« On ne nous dit pas tout, on nous ment ». De ce constat, difficilement contestable tant il est évident que la transparence intégrale n’existe pas, certains y voient une nécessité, une pratique à revoir ou une fatalité alors que d’autres n’ont d’yeux que pour une conspiration méticuleusement confectionnée. « Les Américains n’ont pas montré les images du cadavre d’Oussama Ben Laden parce que ce dernier vit encore. D’ailleurs, ses enregistrements audio et vidéo étaient des supercheries. Oussama Ben Laden travaille pour les Américains. C’est un épouvantail pour justifier leur impérialisme. » Voici quelques thèses qui alimentent les théories du complot. La suspicion ou la paranoïa, érigées en doctrine, ne nécessitent pas d’argumentaires soucieux d’objectivité et d’honnêteté intellectuelle. Une démonstration aussi proche de la vérité soit elle, une enquête sérieuse menée des années durant peuvent-être balayées par la simple évocation d’un complot et d’une vérité cachée. Les mensonges passés avérés sont toujours utilisés comme justification pour créditer la théorie du complot. Le cas des fausses armes de destructions massives en Irak en est un.
Plaisir narcissique et manichéisme
L’apôtre de la théorie du complot s’imagine d’une perspicacité, d’une clairvoyance et d’une intelligence hors norme. Là où le commun des mortels est manipulé, lui n’est pas dupe. Pourtant son ennemi, capable de dissimuler, manipuler, se jouer de toutes et tous, est infiniment machiavélique et redoutable. Quasiment hors de portée. Le conspirationniste comprend tout mieux que tous, sans grands efforts. En quelques clicks sur le web, il accède à l’information « véritable » et endosse tour à tour le costume du détective Sherlock Holmes, du journaliste Bob Woodward et de l’agent secret James Bond. N’importe quel imbécile peut s’offrir la sensation grisante d’être plus malin que les autres. Il suffit de ne pas s’encombrer de nuances ou de complexité et de verser dans le manichéisme. Devant une multitude d’informations et d’éléments sur un sujet donné, le conspirationniste exploite uniquement ceux qui peuvent être interprétés dans le sens qu’il a préalablement défini. C’est un procès à charge, avec un accusé déjà coupable où il ne reste plus qu’à fabriquer des preuves.
Le complexe d’infériorité et le bouc émissaire en ligne de mire
Le conspirationnisme, c’est aussi donner à son ennemi, lorsqu’il existe, plus d’importance qu’il en a réellement. Prenons le cas des Etats-Unis et du 11 septembre 2001[1]. Comment admettre que la puissance dite hégémonique, accusée de faire la pluie et le beau temps dans le monde puisse avoir été aussi vulnérable ? Comment les avions ont-ils pu s’écraser dans les Twin Towers de Ney York ? Une telle incompétence des forces chargées de la sécurité aux Etats-Unis est inadmissible pour nombre d’individus. A leurs yeux, il s’agit forcément d’un complot. Surestimer son adversaire, faire un tel complexe d’infériorité, que lorsque celui-ci a une faiblesse, elle ne peut qu’être feinte. Wikileaks et le cablegate serait une fuite organisée, manipulée pour adoucir l’image des Etats-Unis. Ici aussi la vulnérabilité de l’adversaire est impensable. Que lisons-nous ? Que les diplomates américains ne sont pas tout puissants, qu’ils sont spectateurs et parfois de fins analystes soucieux de décrire honnêtement leur sujet d’observation ? C’est impossible à admettre! Toutes les actions souterraines, clandestines, tous les coups tordus des Etats-Unis dans le passé resurgissent. Que les Etats-Unis ne paraissent pas omnipotents, au lieu d’être une source de réconfort pour ce type d’adversaires, cela renforce leur paranoïa. Aujourd’hui les Etats-Unis, les islamistes, les Chinois, hier les communistes, les francs-maçons, presque de tous temps, les juifs. L’apôtre de la théorie du complot a une cible prédéfinie en tête, par définition coupable. Un bouc émissaire, un responsable de tous les maux du monde.
Le déni de réalité
En chacun de nous réside un complotiste qui sommeille. L’affaire DSK est en une preuve. Le 23 mai 2011, DSK est présumé innocent. Certes. Mais l’idée qu’il puisse avoir tenté de violer une femme de chambre est insupportable, inacceptable pour bon nombres de Français abasourdis par la nouvelle, trop dure à encaisser[2]. Il incarnait, pour beaucoup, le futur président de la République française. Comment accepter qu’un homme, directeur du Fonds Monétaire International (FMI) puisse chuter de la sorte ? La pilule passe très mal. Pourquoi ne serait-ce pas un complot des forces ultralibérales, un complot américain, un complot sarkozyste avec la complicité de la Russie[3] ? Tout est envisageable. Ce peut-être un complot parfaitement maîtrisé. Mais ce peut-être aussi malheureusement une tentative de viol. L’enquête de la police de New York tâchera de faire triompher la vérité. Le déni de réalité peut également conduire à la théorie du complot.
Car complot, malheureusement souvent il y a. La Turquie et ses années troublées d’après la seconde Guerre mondiale en a dénombré une multitude. Le procès Ergenekon[4], en cours d’instruction, démontre à chacun de ses rebondissements, à quel point la frontière est mince entre complot avéré et complot fantasmé.
[1] http://www.voltairenet.org/mot37.html?lang=fr, au sujet des théories remettant en cause la version officielle du 11 septembre 2001 et niant parfois certains faits majeurs de ces événements.
[2] http://tempsreel.nouvelobs.com/actualite/l-affaire-dsk/20110518.OBS3385/57-des-francais-pensent-que-dsk-est-victime-d-un-complot.html
[3] http://bigbrowser.blog.lemonde.fr/2011/05/19/complot-dsk-se-serait-plaint-dune-alliance-franco-russe-pour-le-virer-du-fmi/
[4] http://www.lepoint.fr/monde/un-super-flic-turc-arrete-pour-avoir-denonce-un-complot-islamiste-05-10-2010-1245031_24.php, au sujet de l’arrestation d’Anefi Afcı.

